Ce billet Outils de considération de la prostitution à d'abord été publié sur le site de l'émission Source, suite à l'émission du 30 novembre 2012. Pas vraiment une opinion, il reflète un désir de comprendre que je cherche à partager, ma façon de voir les ficelles du discours. Bien évidemment, ce billet est publié sous licence Creative Commons Paternité - Partage dans les mêmes conditions.

J'ai reçu il y a peu un e-mail concernant la campagne française Zéromacho (sans savoir comment ces personnes ont eu connaissance de cette adresse-là, mais passons), militant contre la prostitution en faisant valoir l'onanisme comme un comportement vertueux et respectueux à l'égard des travailleuses du sexe, voire des femmes en général. Ce message est, si je l'ai bien compris, une forme de boutade visant à déconstruire les liens entre le sexe - comprendre le plaisir, la masturbation, le désir - et la prostitution, arguant pour cela une absence de besoins sexuels insatiables de l'homme. Ces hommes refusent de vivre leur sexualité au travers de rapports marchands, même si je note que personne ne les oblige à payer à chaque fois qu'ils copulent. Pardonnez-moi l'image, mais la prostitution serait pour eux aussi sexuelle que touiller frénétiquement dans un pot de confiture acheté à la supérette du coin.

[caption id="" align="aligncenter" width="500"]SEX kyz : SEX, CC BY.[/caption]

Je ne ressens aucune animosité à l'égard de ceux qui ont lancé ou qui suivent ce mouvement, simplement ne puis-je pas les suivre dans leur naïveté ou leurs contradictions. Loin de moi l'idée de faire valoir contre eux mes opinions concernant la liberté sexuelle, ou la libéralité d'entreprendre, que j'érigerais en raisons logiques d'un droit entrepreneurial, ludique ou lucratif, à la prostitution ; je voudrais soulever ce qui me gêne dans ce discours et d'autres du même acabit, comme autant d'errements menant à des conclusions et des positions contradictoires par rapport aux prémices du raisonnement. Je ne cherche pas à avoir raison, à tenir le point final du sujet ; je cherche à établir ce qui me semble être un discours vrai, centré sur l'exercice d'individus.

Commençons ad nominem, voyons le nom de ceux qui ont attiré mon attention sur le sujet : Zéromacho. Avec un tel nom, la clientèle de la prostitution serait machiste, asservissant de pauvres femmes à l'ignominie de sa sexualité. J'utilise la locution "pauvres femmes" à dessein pour soulever un souci de langage : à mon avis, une telle formulation ne peut qu'être toujours déjà sexiste. Voilà, pour moi, vouloir sauver de pauvres femmes de la prostitution, toutes les femmes, cela génère un clivage entre l'individu masculin et l'individu féminin dans le chef du militant. Suivant une telle lecture, je suis forcé d’interpréter cette initiative comme une entreprise éminemment machiste, une position paternaliste bienveillante à l'égard des travailleurs du sexe. Les jolies colonies du sexe, pourrait dire Pierre Perret.

On me rétorquerait aisément que cette campagne vise spécifiquement les individus féminins qu'on chercherait justement à protéger d'initiatives machistes, qu'il aura fallu le choix d'un combat, mais cela me pose un nouveau problème : une telle posture dénigre tant la population masculine des travailleurs du sexe que la population féminine des clients de la prostitution. À l'extrême, comment parler de machisme lorsqu'un individu féminin est le client d'un travailleur du sexe féminin ? Absurde. Ou de ces femmes qui réclament le droit à se prostituer ? Des folles, certainement.

Certes, ces cas que je soulève sont peut-être marginaux, bien que je cherche encore des outils statistiques à ce sujet, mais je ne peux censément pas les évacuer du discours au prétexte d'une loi d'un plus grand nombre telle que consacrée dans l'opinion publique. Il serait de notoriété publique que l'énorme majorité des prostituées sont des femmes aux clients masculins, machistes et tout le tremblement - mais je me méfie de la notoriété publique.

Mon intégrité intellectuelle ne me permet pas d'évacuer ainsi des individus, ce qui m'amène à la conclusion, sur ce point, que les individus féminins sont visés par la même forme de paternalisme : il faut empêcher les femmes d'exercer un travail du sexe en toute libéralité parce que, justement, ce sont des femmes. L'hôpital se moque de la charité : l'irrespect se prétend respect.

Notez que je ne minimise pas les phénomènes de trafic d'humains, ou la traite d'individus soumis par la violence et tenus dans une forme d'esclavage. Ce sont, en fait, les problèmes centraux du sujet, que j'établis en dehors de toute spécificité du sexe des individus. Je garde le choix possible de la prostitution sans le condamner a priori, en gardant ce que j'espère être de la lucidité : quand je lis dans le manifeste de Zéromacho que personne ne peut choisir d'exercer une tâche harassante mais rémunérée pour subvenir à ses besoins, que la prostitution n’est pas une relation sexuelle libre entre individus consentants, mais un système économique reposant sur la violence et la contrainte, ... je ne peux pas m'empêcher de sourire. N'est-ce pas là l'essence même de l'exercice d'un travail, quel qu'il soit ? Pensez à la lutte des classes, même si c'est démodé. Le problème me semble encore une fois mal posé, et entraîne mon désaccord de principe.

[caption id="" align="aligncenter" width="500"]Red light district Cédric Puisney : Red light district, CC BY-ND.[/caption]

Je place simplement une dignité possible dans l'exercice du travail du sexe, comme un ouvrier à la chaîne peut être digne en utilisant d'autres muscles en se soumettant aux mêmes principes, et je ne le vois pas comme fondamentalement dégradant ou indigne. Plus durement, je ne fais pas d’échelle de dignité des organes humains parce que je les vois substantiellement comme la même chose : un organe, un muscle, qu'importe, il m'est égal à tout autre, je ne peux pas construire de critère permettant de juger de la vilenie des organes, ni de la noblesse du travail de l'un par rapport à l'autre. Faire travailler mon sexe ou mes bras m'est égal, je ne sacralise pas la sexualité comme si jamais elle ne pouvait être l'œuvre d'un travail et de professionnels, j'aurais peut-être même tendance à préférer le travail le plus rentable et le moins harassant, cela ne serait-il pas logique ?

Admettons qu'il n'y a pas de sot métier. Ceci considéré, je ne peux peut-être pas supporter un discours sexiste ou genré concernant la prostitution puisqu'il entraînerait des contradictions ou des conclusions que je serais incapable de suivre, loin de moi l'idée cependant de ne pas supporter une urgence humanitaire. Je le répète, je n'ai pas grand chose contre l'initiative des abolitionnistes, et je ne peux qu'être avec eux face à l'urgence humanitaire de certaines prostituées, mais seulement m'est-il difficile d'accepter leurs arguments. Il doit être possible de construire un discours non genré concernant la prostitution, à propos d'individus et de leur situation, en dépit de leur masculinité ou de leur féminité ou de la politisation des mœurs. J'accepte d'offenser les piliers de la famille nucléaire, de mettre en déroute l'héritage d'une place pour chaque individu au sein d'un couple.

J'irais plus loin encore dans ce sens en prétextant que toute différence entre les individus masculins et féminins est fondamentalement mineure. En effet, j'estime que la spécificité sexuelle du genre humain est mineure en son sein, mais ne nous étendons pas sur mes accointances avec La Mettrie.

Rassemblons nos idées maintenant, mon but n'est pas d'être exhaustif. Je ne peux pas accepter un discours sexiste ou genré concernant la prostitution, et il l'est bien trop facilement, partant des contradictions que cela pourrait poser. Je ne peux pas me satisfaire de contradictions pour alimenter ma pensée. C'est pourquoi je réclame un discours nécessairement non genré, afin qu’il soit à mon avis adéquat au débat humanitaire concernant la situation de certains individus prostitués. Ajouté à cela, je préfère clairement la prostitution au viol, le consentement libéral à l'esclavage, de même me semble-t-il adéquat de donner au travail du sexe un minimum de dignité a priori, sans la lui enlever a priori et réclamer par après un droit à la dignité de ces travailleurs.

Ce faisant, je préfère protéger un travail comme un autre en le légalisant, plutôt que dénier sa possibilité en l'enlevant de l'espace public, en le criminalisant et en le jetant aux loups comme un bout de chair fraîche.