Voilà longtemps que je n'ai plus mis les doigts sur de gros jeux, gourmands en ressources, des heures durant pour dénouer l’histoire ou accumuler les Achievements Unlocked -- ces blockbusters que les joueurs de la Steam-generation s'arrachent histoire de grimper en nombre de succès ou de points au tableau des scores, que les fous de mécanique adulent pour pouvoir se vanter de jouer en telle définition, avec telle fluidité, les graphismes poussés à fond, c'est bien gamin, tu veux une sucette ? Et oui, c'est un cliché.

Disons que j'ai une vie dorénavant (contre-cliché), et que je n'ai plus le temps ni l'argent à investir dans un vidéo-ludisme dispendieux et chronophage. Ça m'est passé, simplement, et je recherche maintenant des petits exploits ludiques, présentant une innovation soit graphique, scénaristique, d'expérience de jeu. Je suis passé d'une fascination un peu molle à la débauche de moyens cinématographiques pour ces jeux qui tiennent le haut du panier des ventes (des graphismes photoréalistes, une bande-son ronflante façon Hans Zimmer, une histoire épique remâchée, même s'il est parfois agréable de jouer à un cliché) à un engoûment fébrile pour les jeux vidéos indépendants (une certaine narration, une inventivité graphique poussée par les moyens restreints, une attention poussée pour les mécaniques de jeu).

Je joue très peu donc, de temps en temps, sans horaire fixe, et sans quota ni limite. Disons que je joue quand j'ai une insomnie ou entre deux cours, principalement. D’ailleurs, l'utilisation d'un netbook en cours ou à la maison motive à rechercher des jeux peu gourmands et permettant de faire de très courtes parties, soit environ le temps d'un café-crème et d'une clope. Les jeux « légers » donc succeptible de tourner fluidement sur ma machine sont monnaie courante dans l’univers indépendant de l’industrie vidéo-ludique.

World of Goo

La vraie chronique

World of Goo est un pierre de taille dans la cour très sélective des jeux vidéos indépendants de qualité. Oui, ces jeux réalisés par une poignée de passionnés (le duo 2DBOY dans le cas présent), que j'imagine sans un sous ou presque, condition sine qua non du développeur indépendant : il crève de faim.

Nous sommes bien loin des énormes budgets que peuvent débourser les gros développeurs, producteurs, et empaqueteurs de jeux vidéo, mais en ce qui concerne les « indé », ce sont bien souvent des gens bourrés de motivation, de talent et d'humour. Et les concepteurs de World of Goo n’en manquent pas – du tout.

Passons d’abord sur la distribution : Mac OS, Microsoft Windows, GNU/Linux, Wii, iOS. Autant dire un peu sur toutes les plateformes qui permettent un jeu de puzzle avec un pointeur « doigt / souris / WiiMote » rapide et précis (la manette ne serait pas du tout pratique, car certaines manipulations demandent une réelle dose de célérité) dans un système de « glisser-déposer » – sauf sous Android, indûment boudé (pour l’instant seulement, on espère).

Simpliste mais pas simple

L’objectif ? Amener un quota de boules-de-Goo (ou Goos) à l’embouchure d’un tuyau pneumatique (hormis quelques niveaux faisant office d’exceptions, comme les fins de chapitre) signant la fin du niveau. Simpliste dans le fond, le concept est vieux comme Lemmings.

Sur la forme, c’est tout autre chose : le moteur physique du jeu gère le poids de la structure et les forces (comme la gravité) qui s’exercent sur celle-ci ou les Goos aux pics de torsion : ainsi, plus la structure sera grande, plus elle aura tendance à tanguer, se tordre, et parfois se rompre, modifiant en profondeur la tenue de la structure (rarement de façon bénéfique).

World of Goo Gameplay

Puis ça se complexifie : des ravins à traverser, de nouvelles races de Goos venant enrichir le gameplay (je vous renvoie à la page Wikipédia de référence, montrant lesquels sont détachables, lesquels ne le sont pas, même si c’est toujours bien indiqué dans le jeu) ayant chacun ses spécificités, éviter de s’écrouler sur le sol recouvert de piques, des défis à remporter pour s’améliorer (en temps ou en nombre de Goos collectés à la fin du niveau), … Le contenu est riche, les moments creux étant facilement évités par l’apparition d’un nouveau Goo ou l’omniprésence d’un humour geek humainement compréhensible.

Notez que les Goos sont stupides et obéissants : ils vous suivent au doigt, à la souris ou à la Wiimote, sans aucun instinct de survie. Leur notion de stabilité est un concept vague et pas du tout intégré (à l'instar du concept de « vide » pour les Lemmings) ; par exemple, alors que vous tentez tant bien que mal de bâtir une structure « stable », les Goos présents s’agitent frénétiquement dessus, faisant bondir le tout comme les ressorts d’un matelas un soir d’été – ce qui est passablement déconcertant.

Notez qu’il vous faudra aussi faire une économie de moyen : non contentes d’êtres malléables à souhait (on aura compris : ça ne veut en aucun cas dire efficace), ces boules sont rarement détachables entre elles (à l’exception des vertes et des cranes, cf. l’article Wikipédia plus haut), et restent à pendouiller quand toutes leurs congénères passent la fin du niveau. En outre, tout Goo utilisé sera un Goo en moins à être comptabilisé à la fin du niveau, question de plancher à franchir pour passer au suivant. Tout Goo en plus, lui, vous permet de participer au concours en ligne de qui a la plus grosse (tour de Goos).

Parlant d'humour

Oui, il est partout – et non, ce n’est pas une conspiration. Des messages du Maître des pancartes (concernant la résolution du niveau, le déroulement de l’histoire, ou un délire à peine compréhensible) passé là avant vous, à l’histoire drôle, cruelle et pathétique des Goos : les concepteurs du jeu laissent libre court à une critique des dérives du Net, du capitalisme, de tout-ce-qu’il-est-bon-de-critiquer, du piratage, … jusqu’à des notions plus sociales ou sociétales comme le rapport aux multinationales, la question des énergies renouvelables, … Et tout, absolument tout est rendu de façon agréable, humoristique le plus souvent, bourré de références externes ou sur le jeu lui-même (par exemple, une notion de « prochain chapitre » et l’incompréhension intrinsèque que peuvent en avoir les personnages), le long de l’épopée singulière des Goos en quête d’un monde meilleur.

Graphismes et musique

Ça a une réelle personnalité qui dénote clairement dans le paysage vidéo-ludique habituel : tout en dessins vectoriels, dynamique, coloré ou non – des fresques en ombres chinoises côtoient des paysages « à la Tim Burton » ou des mondes tout simplement flashy. Le jeu dispose d’une véritable identité visuelle, propre et savoureuse. Les musiques sont composées par l’un des deux développeurs du jeu et, une chose est certaine, elles sont de qualité ! Sorte de mélange de genres, de thèmes connus qu’on reconnaît à peine, mélange futuriste de musique d’ascenseur, d’accords classiques, d’hymne 8bit et d’accents électro-pop. Cerise sur le tas de Goo : la bande son est gratuitement téléchargeable ! Je la conseille vivement en tant que musique d’ambiance de qualité. Pour la télécharger, c’est par ici.

Investissement

Pour la durée de vie, une huitaine d’heures, le double voire le triple pour se distinguer avec tous les OCD (Critère de Distinction Obsessionnelle : un défi à la barre très haute à accomplir par l’accomplissement du niveau : boules à sauver, nombre de mouvements, temps imparti, …), plus un temps relativement infini à créer la plus grande tour possible avec les Goos récoltés dans le monde principal.

Donc... ?

World of Goo est une perle rare, à acheter les yeux fermés pour récompenser le travail de ses concepteurs qui livrent ici un petit bijou sans verrous numérique ni frais de port, 100% élevé au grain dans l’arrière-cour du serveur.