Le travail des lobbys « de la création » est impeccable : nos chers ministrables (ou déjà ministres) sont convaincus de quelques absurdités à propos d’un monde qu’ils méconnaissent – les lois qu’ils promulguent attestent de la tendance :

Causalité directe entre le téléchargement illégal et l’échec commercial des éditeurs

Ou : « 1 téléchargement illégal en moins == 1 vente de perdue » et « le piratage tue l’artiste ». Si vraiment il y a une chance de tuer l’un ou l’autre artiste rien qu’en téléchargeant ses œuvres_complèteslossless.torrent, j’aurais bien quelques pistes pour transformer mon client P2P en _Death Note redoutable de la médiocrité. De façon lapidaire, à la page 45 de ce document, commis par la Hadopi elle-même :

Ces dépenses incluent l’achat de biens culturels physiques sur Internet. Les internautes déclarant un usage illicite ont une dépense légèrement supérieure à la moyenne (+1 à +2 points selon la tranche), ils sont moins nombreux que la moyenne à déclarer « aucune dépense ». A contrario, les internautes déclarant un usage licite ont une dépense légèrement inférieure (-3 à -1 points selon la tranche) et sont plus nombreux que la moyenne à ne déclarer « aucune dépense ».

Non seulement, la causalité n’est pas démontrée, mais mieux encore : la tendance serait tout simplement inverse ! Et parce que je n’y résiste pas : une étude de TNO (en néerlandais) :

Les téléchargeurs ne pourraient se permettre d’acheter autant de CD au prix actuel, soit qu’ils n’en ont pas les moyens, soit qu’ils aient d’autres priorités budgétaires (…) Le téléchargement permet de découvrir de nouveaux artistes et peut donc conduire à l’achat de CD (…)

Je ne peux pas, à cet instant, m’empêcher de penser au caractère de découverte sur Usenet – que je n’ai jamais pu retrouver ailleurs – : découvrir sans cesse des listes de lecture, de favoris, de conseils, ce que les gens aiment, ce qu’ils mettent en avant en espérant que d’autres écoutent, découvrent et dévorent, … pour moi le seul facteur réellement important à la « culture de la création artistique » et une pénétration de celle-ci dans la société.

Le téléchargement me permet de toucher à un idéal (certes imparfait) de diffusion de la culture. J’avoue, je suis phagique : il me faut découvrir, impérativement, partir à la recherche de perles, de nouveautés, d’espoirs, de jeunes talents, ce que mon disquaire ne me proposera jamais… Et sans alternative gratuite (légale ou non), j’aurais le sentiment d’être culturellement discriminé.

Selon moi, il y a un grave problème d’énonciation : ce ne sont pas les artistes qui pourraient mourir du piratage : on ne peut copier un concert. Ce sont les distributeurs, la nébuleuse de sociétés d’ayants droits, et leurs pourcentages, qui en souffrent ; mais a-t-on encore besoin d’eux ? Vaste question que je n’aborderai pas en l’état, actuellement.

Internet tue la création (et on nous prend pour des cons)

Pour continuer ce qui a été dit plus haut : ça se saurait ! Voir le cyberespace comme un continent hostile à la création est (…) digne de la logique la plus médiocre (Lautréamont). Cette notion émane d’acteurs du siècle dernier qui peinent à adapter leur monde à l’évolution technologique.

Ah si ! Le DRM ! Fabuleuse invention qui pouvait m’empêcher de lire mes CD sur ma platine de salon. Ou de jouer à un jeu si je n’avais pas de connexion active ; les solutions du genre détournent le bon client vers des solutions illégales qui sont moins coercitives.

De plus, j’aimerais prendre pour témoin Álex de la Iglesia, et son discours « Internet es la salvación de nuestro cine » qu’il a tenu en 2011 en tant que directeur de l’Académie, à l’ouverture des Goya. Le titre est déjà éloquent, son discours l’est encore plus :

Au moins un type qui ne prend pas à la légère le rapport de force entre le créatif et l’internaute. Chaque internaute est aussi un public, mais il ne s’y résume pas ; nous ne pouvons être réduits aux seules fonctions de clientélisme qu’un domaine d’activité nous impose.

Totalité des contenus propriétaires

Ce postulat est pour moi l’un des plus risibles, des plus ridicules : si l’on fait l’adéquation simpliste qu’un « gros » quota données est égal « logiquement » à un téléchargement de biens piratés, c’est, en dehors d’un grave problème de rigueur logique dans le raisonnement, évacuer la masse de contenus libres diffusés sur la toile – mais, bien évidemment, cette considération est parfaitement extérieure aux lobbys qui poussent les lois sur la création, comme si Microsoft allait défendre l’opensource par exemple…

Si l’on discrimine selon ce critère, je peux fermer mon client torrent et arrêter la diffusion et réception de l’album de Dope Stars Inc., des torrents de Jamendo, ClearBits ou Zulu, foutre mon amour de l’opensource à la Corbeille. Et autant arrêter de mettre continuellement à jour mes distributions ! En ce sens, de toutes parts, cette considération est nuisible à une forme montante de la création : celle qui se passe des labels, des marques, des canaux séculaires de diffusion qui ne parviennent pas à s’adapter. Mais aussi (et surtout) aux utilisateurs, comme à certaines firmes « propriétaires » qui en feraient les frais !

Parce qu’en effet ça n’est pas tout : si l’on estime au débit de données transitées comme indice d’une activité illégale (à l’instar de la consommation électrique pour dépister les cultivateurs de cannabis… ou les mineurs de bitcoins), quid des Service Packs de Microsoft (qui peuvent aller jusqu’à 2 Gigas environ), la montée du cloud et la déportation de grosses quantités de données sur la toile (et synchronisation constante pour des services comme Dropbox), la masse croissante de paquets que l’on ingurgite ?

Il est d’ailleurs encouragé au maximum de distribuer ces contenus ! Combattre une conception faussée de la « piraterie numérique » rend les contre-mesures inadaptées : elles se trompent gravement de cible, moyennant des effets de bord désastreux.

Diffusion des pratiques illégales

Une idée de taxe globale touchant tous les internautes, non seulement validerait moralement une pratique illégale, mais ce baserait sur un constat peu probable : « tous les internautes sont des criminels ». Certes, « oui mais non ». D’une, il n’y a pas que des contenus illégaux qui circulent sur les Internets, comme montré plus haut, mais plus encore : il y a une fracture énorme dans l’activité en ligne. En 2007, par exemple, 4% des utilisateurs généraient 75% du trafic entrant et 60% du trafic sortant (source : The Impact and Implications of the Growth in Residential User-to-User Traffic). En déduire une quelconque règle générale de pratiques – donc destiner un dispositif répressif/préventif à une énorme majorité d’internautes bien comme il faut aux yeux de la loi – me semble pour le moins hasardeux. Verbaliserait-on préventivement tous les automobilistes pour 4 Fangio ?

Il m’insupporte de constater l’adage, que pour quelques brebis galeuses il faille condamner tout le troupeau. Cette considération s’étend à la lutte fantoche contre la pédopornographie (TOR, DarkNet, FreeNet, anyone ?) par exemple, à cette curation hypocrite et disproportionnée des Internets.

Mission civilisatrice : notion colonialiste

Ce qui m’ulcère le plus, finalement, c’est la propension des grosses légumes du secteur privé à se donner une mission civilisatricesur le Net, continent anarchique peuplé de pédonazis amoraux, voleurs et insoumis à l’archaïsme de leur système. Pourtant : « Internet c’est peut être l’outil qui manquait aux humains pour toucher du doigt leurs utopies. (…) l’Internet qui donne la parole à tout le monde, qui favorise la connaissance et le partage, qui donne des ailes aux démocraties. Un Internet loin de tout contrôle, de toute censure. » Nous n’avons pas besoin d’eG8, pour Korben.

Civiliser le Net en le soumettant aux intérêts de l’État, ce n’est pas vraiment mieux faire que là-bas avec leur double-grande -muraille. Le soumettre à une série de ronds de cuir qui ne parviennent pas à évoluer n’est guère mieux. Je vous laisse sur ce point avec un petit florilège fort sympathique.

La copie est un acte de vol manifeste

Je vais faire simple, et filer directement le documentaire Copier n’est pas voler :

La production de biens culturels était basée sur le principe de rareté. A l’heure du numérique, avec la facilité de duplication, se dessine une autre façon d’appréhender la culture.

Il est dommage de considérer le numérique comme un désastre culturel. La créativité n’a jamais été aussi riche et aussi facilement diffusable que maintenant.

Arc-boutées sur un modèle inadapté, les industries du divertissement tentent de stigmatiser les usages nouveaux. Autrefois réservés aux revendeurs indélicats, les mots “voleur”, “pirate”, “contrefacteur”, … servent maintenant à désigner leur propre public.

Le financement de la culture s’appuie majoritairement sur le droit d’auteur et sur l’incongrue “propriété intellectuelle”. Il serait plus intéressant de chercher de nouveaux modèles de financement.

Ce documentaire, réalisé par l’association COAGUL, présente deux expériences de création libre, financées par les Internautes : l’expérience de Nina Paley, dessinatrice et animatrice, et celle de la fondation Blender. Il s’applique à démontrer, à travers le témoignage de Lawrence Lessig (professeur de droit), que les faits de partager, diffuser et modifier auront toujours plus de bénéfices que ceux de voter des lois, prononcer des peines de prison ou couper l’accès à Internet.

Mais alors, il n’y a pas tant de voleurs que ça ?

À part ceux qui vous vendent une galette de musique samplée pour un rein, je dirais : non. Pour enfoncer le clou, voici une autre citation, lancée lors de l’eG8 :

Bonjour, je suis Jérémie Zimmermann, je suis co-fondateur de l‘organisation citoyenne La Quadrature du Net . Il y a quelques faits que j’aimerais rapidement exposer ici, qui me semblent manquer dans le débat et qui pourraient éclairer peut-être la compréhension de certains au sujet de la crise de légitimité globale à laquelle le droit d’auteur risque de faire face prochainement s’il n’est pas déjà dedans.

Tout d’abord, pour une génération entière d’utilisateurs, qui utilisent les technologies numériques et qui sont nés dedans, utiliser de l’image, fixe, mouvante ou de la musique fait partie des moyens d’expression. Lorsque vous découragez l’utilisation sans autorisation, à des fins d’expression, vous découragez cette liberté d’expression dont parlait John [John Perry Barlow, ayant écrit la Déclaration d’Indépendance du cyberespace, membre de l’Electronic Frontier Fondation, et ancien parolier des Grateful Dead – une bien belle carte de visite, pour précision]. Ensuite, des usages, qui n’étaient pas régulés avant Internet. Je pense au droit de lire, au droit de prêter, au droit de partager.

Dans l’environnement numérique, monsieur le Ministre, à chaque fois que vous lisez, vous copiez. L’acte de lecture et l’acte de copie sont indissociables. Lorsque vous essayez à tout prix de décourager la copie, vous allez inévitablement décourager, empêcher la lecture, le partage et l’accès à la culture.

Enfin il y a un fait qui manque encore dans ce débat. J’entends monsieur Gianopulos dire « les gens qui utilisent BitTorrent c’est pas mes clients ». Je vais essayer de dire poliment ce que j’en pense. C’est juste pas vrai. C’est juste faux. Et les études empiriques le prouvent.

Non seulement ces gens-là sont vos meilleurs clients, mais en plus c’est même une étude de l’Hadopi en France sur sa page 45, qui démontre invariablement que les gens qui partagent le plus de fichiers sur Internet sont ceux qui dépensent le plus. Je finis, j’ai fini. Ce que vous semblez oublier c’est que la culture, la musique et les films ce sont des choses que l’on aime avec nos émotions, avec nos sentiments et lorsque l’on aime on est toujours prêts à aider et à soutenir la création.

On n’est pas des voleurs.

Allons plus loin…

Jérémie Zimmerman parle de la « légitimité globale à laquelle le droit d’auteur risque de faire face prochainement« , si ça n’est pas déjà le cas. Réponse B, c’est mon dernier mot Jean-Pierre. Je parlerai de syndrome de Gutenberg, pour une réaction vive des pouvoirs en place face à la découverte et au succès d’un mode révolutionnaire – en son temps – d’expression, d’accès et de diffusion. Le peuple du net est une bande de types dans un garage (quelques milliards ?) qui cherchent à combattre les moines du DRM. C’est là strictement la même peur : les acteurs majeurs du mode précédent, complètement dépassé, font face à une révolution d’usages qu’ils s’efforcent de castrer pour que leur système soit pérenne. Ceci n’est pas une évolution.

Quelques liens pour une réflexion à poursuivre